Bibliothèque de Courcelles-Chaussy
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MOSELLE DERACINEE

Moselle déracinée

En 2021, le Département de la Moselle va commémorer le 80anniversaire des évacuations et expulsions qu’ont vécues les Mosellans au cours de la Seconde Guerre mondiale. La bibliothèque de Courcelles-Chaussy s’associe à ce moment unique en mettant en avant des témoignages sous diverses formes. Parmi celles-ci voici une fiction rédigée par Mr Rannou Alain, responsable de la bibliothèque :



ENVOIE LA MER !!!!

Valérian Robert a disparu dans l’Atlantique Nord à l’occasion d’un voyage à destination de l’Arctique auprès du peuple Inuit qui l’avait recueilli lors de son expulsion de Moselle en 1940.
Certains évoquent un désespoir absolu face à la fonte des glaces et à la disparition de son peuple d’adoption. Le mystère persiste sur la fin de sa
destinée. Suicide ou mort accidentelle ? L’occasion de revenir sur l’une des plus fantastique aventure du XXième siècle.

1949 : EXTRAITS DU CAHIER DES RETOURS.
1 – Qui me croira ? Qui me croira, si je trouve un jour le courage et la force nécessaire pour tout raconter ?
La tête entre les mains, je suis au désespoir, comme un animal en cage, je ne cesse de me répéter ces mots tout au long de la traversée du retour vers l’Europe. Quand les héros modernes de l’expédition « Pôles et mille victoires » partis à l’aventure du Grand Nord m’ont découvert, ils eurent un mal fou à accepter que j’étais là depuis dix ans, alors qu’ils peinaient au prix de sacrifices insensés à percer le mystère du continent des glaces.

Cette interrogation a vite créé un fossé, une opposition qui se résumait ainsi : Lui/Nous – Moi/Eux

Appartenant au genre humain, certes, mais une différence essentielle par le fait que j’avais totalement accepté mon nouveau mode de vie. Plus que de survivre, au nom de quel miracle ou de quelle trahison ?
Cheveux longs, peignés à la graisse de phoque. Barbe imposante, oreilles percées par des élargisseurs en os de renne. Mes yeux avaient perdu leur couleur d’origine, orphelins des saisons, telle la surface miroitante des glaces, ils étaient devenus le « reflet-de-toute-chose ». C’est ainsi qu’un Inuit traverse en la nommant l’étendue infinie des territoires arctiques, nourrissant spirituellement les mythes de la création du monde.

C’est sûr, je ne vais pas forcément bien. A leurs yeux, lors de mon retour j’étais sale, je sentais… J’ai appris tardivement qu’ils hésitèrent à me confier aux mains des psychiatres plutôt qu’aux Soeurs de la Charité Chrétienne qui furent chargées de me remettre dans le droit chemin. Avec détermination elles m’ont rééduqué, à force de litanies sur l ‘amour christique et de bains forcés. Vous avez été baptisé, votre âme sera à nouveau guidée vers le royaume du Père tout puissant. Votre épreuve est placée sous le signe de son infinie miséricorde…
Je répondais que la lumière qui est en moi n’avait pas le nom qu’elles lui donnaient. Elles finissaient invariablement et fortes d’une certitude absolue que ma guérison viendrait par la foi retrouvée.

Etais-je donc malade ?
Mon dos se fondait dans la paroi des murs, comme si mon corps entier perdait sa consistance. Je pouvais leur échapper à tout moment; sauf qu’ils finirent par me regarder comme un traître, se moquaient, me forçaient à m’attabler pour manger, me servir de fourchettes et de serviettes. Leur incompréhension tournait au mépris et à la cruauté.
Quelque chose leur échappait. – Comment a t-il fait pour survivre ?
Croire au diable, il n’y avait qu’un pas…

2 – Je m’appelle Valerian Robert. Je suis né à Schneckenbusch, dans le nord de la Moselle. J’ai fui l’occupation pour ne pas devenir un malgré nous. Aux autorités militaires, j’ai dû prouver ma bonne foi. Se retrouver en Afrique australe est plus plausible que de dériver jusqu’en arctique. Dix ans sans revoir la civilisation. Les crimes et les horreurs de la guerre ne leur semblaient pas moins atroces que d’avoir accepté une autre manière d’exister. Comme si dans notre nature occidentale les atrocités consécutives aux guerres nous seraient consubstantielles, moralement moins condamnables ou plus acceptables.
Invariablement le sujet de préoccupation majeur concernait les mœurs. Une certaine idée de la liberté sexuelle travaillait leur conscience. J’aurais pu avouer au-delà de ce qu’ils imaginaient. Une animalité sans frein jusqu’à perdre mon statut d’être humain.
Pour la civilisation du Phoque ; c’est ainsi que la nomment les Inuit, l’idée du bien et du mal ne se fonde pas sur les mêmes bases qu’en Occident,- en l’occurrence la propriété privée n’a pas de sens aux yeux de la communauté. Le monde n’appartient à personne, donc à tous. Chacun est responsable de son devenir. Là est la vraie liberté.
Leur mythologie calque tous les individus sur le même plan. Ils ne sont ni au centre, ni au dessus du règne animal et végétal. Que dire des esprits ? Quand j’ai affirmé mon appartenance à ce nous , ils se sont fâchés très fort.

Je ne pensais qu’à une seule chose, mon fils, fruit de l’amour, un enfant né au coeur de la nuit polaire, baptisé du prénom de Fenwick par sa mère, qui me le confia à l’occasion d’un ultime pèlerinage chez les miens.
Elle s’appelait Anulkik. Dès que mes yeux ont rencontré les siens, j’ai su… Tout s’est apaisé. Elle avait la faculté de voyager sans bouger, et vous parlait du parfum des fleurs, du chant des rivières, de ce qui n’existait pas dans sa vie au quotidien… Par la seule force de son esprit. Aujourd’hui encore elle me rend visite.
C’est par elle encore que les tragiques conséquences de la grande guerre me furent dévoilées avant la victoire des alliés. Quand elle m’a demandé si je désirais connaître ma vie jusqu’au jour de ma mort et au-delà, j’ai refusé. Elle a rigolé. Ma naïveté lui faisait monter le rouge aux joues.
Survivre dans ces conditions, c’est prendre l’habitude de s’absenter, se disperser dans le Grand Regard des Origines…

Extraits des poèmes de la banquise
1 – La voix est le chemin
Un collier de perles coure sur ton cou
Mémoire de l’eau aux yeux de poisson
A ton oreille, la confidence bavarde chantonne la complainte de l’ours qui migre au centre de la terre.
Rusée, elle se glisse auprès de lui
Chaque cil entre ses dents cueilli avec amour
Elle cajole le chef de meute
égoutte à travers les mailles de son désir
les perles de salive et de neige fondue

2 – Nous percevons et nous comprenons
la terre sous nos pieds
A celle qui me nourrit et veille sur mon sommeil
j’offre le souffle rauque des plaisirs et des caresses.

1951 : EXTRAITS DU CAHIER DES RETOURS.

Ma vie sera donc partagée entre deux femmes, aimées différemment, l’une à Scneckenbusch et l’autre en Arctique. J’aime simplement deux personnes pour ce qu’elles sont.

– Sais-tu ce qu’est une vie réussie me demandait mon père ?

Une victoire sur le désir de posséder l’autre pour soi, une victoire sur la jalousie.

Plus vite que je ne l’aurais espéré le grand-père de Fenwick prit notre parti. Il avait une parole grave et sentencieuse qui nous faisait sourire de bonheur.

– Si la poésie décrit les sentiments réels, la part invisible des choses se partage dans la lutte commune. Une famille élargie par opportunisme car Marie-berthe s’avéra stérile.

POEME DE LA BANQUISE
L’éléphant de mer a ensorcelé la vieille femme Anulkik
Toutes les nuits elle sort nue, le corps huilé de graisse
Elle chante au vent du Nord
Au coeur du vide, la gorge tendue
A boire le lait de la lune
A serrer sous ses aisselles la truffe de l’ours blanc

Salle polyvalente de Schneckenbusch. Décembre 2020.

Après le deuxième confinement. Repas de Noël des anciens. 120 personnes de plus de 70 ans. Gestes barrières strictement respectés. Humour de rigueur, les absents ont toujours tort et la nature a horreur du vide. Tout le monde répond présent. Le menu promet d’être bon.

Oppol Hum Textor, bibliothécaire et artiste plasticien à ses heures est réquisitionné pour le service en salle.
Décision du maire suite à la suspicion de contamination par la covid-19 du personnel municipal. Impossible de reporter l’événement. Une manifestation de colère du quatrième âge sur la place publique risquerait d’avoir des conséquences bien plus funestes qu’une contamination partielle au virus star de l’année 2020.
Pris de vitesse, le garçon de salle fait feu de tout bois. Les commandes pleuvent. Malencontreusement, son portable glisse de sa poche arrière et atterrit aux pieds de Fenwick, fils de Valérian Robert, qui le tend immédiatement à Oppol.

– Garde-le moi deux minutes, je reviens de suite, lui répond son ami.

L’écran n’est pas verrouillé. Dans l’attente d’être servi, Fenwick pianote au hasard, finalement appuie sur la touche O, puis P. Immédiatement le smartphone lui soumet OPPOL. S’il n’échappe à personne qu’un juste parallèle peut être opéré entre la pratique de la libre association psychanalytique et le produit des algorithmes exploitant nos habitudes numériques, la modélisation du langage humain en constante évolution est un des enjeux de notre humanité en faillite. Mais loin de ces préoccupations, Fenwick rigole des suites sans suite de mots et d’expressions qu’il fait naître sous ses doigts. – Oppol Hum Textor – Prononcez Oppol comme si vous lui rentriez dedans, tête en avant – taureau dame chic – hum guttural – Barbe à Nestor – Textor ma divine.
Oppol se penche par dessus son épaule.

– Tu t’amuses bien ? Tu noteras également que je fais partie du « Gang des trois nez tout bas ».
– C’est quoi ce machin-truc ? Hurle Fenwick, hilare
– Un clin d’oeil aux surréalistes qui avaient des manières de mauvais garçons.
– Des conneries, gronde l’autre. T’as pas mieux à faire ?
– Et toi, tu fais quoi face au désastre ambiant ?
– Je récite les poèmes de la banquise écrits par mon père, qui répétait toujours que çà ne serait que la fin d’un monde.

Le plus proche voisin de Fenwick, le nez plongé dans sa mirabelle framboise s’exclame :

– Vous y comprenez quekchose, vous, quand il parle not’gars de la bibliothèque ?
C’est un philosophe, lui répond Fenwick, un dont il faut se méfier.

Au fourre-tout des joyeusetés consécutives à l’absorption d’apéritifs bien dosés, ça s’est mis à déraper tous azimuts . Il n’y avait qu’à piocher les yeux fermés et l’on déroulait sans vergogne pire qu’à l’occasion d’une troisième mi-temps. « Tous des crapules, vendraient leur mère pour deux euros/ Trahison des politiques/ La vérité pire que dans la bouche d’une vache/ Ruminations/Qu’a pas plus de goût qu’un vieux chewing-gum/ Je lève mon verre à la mémoire des combattants/ Bouffe-savates, après nous les mouches/ De l’ordre, c’est tout, et chacun chez soi/En ce temps-là t’avais pas à craindre d’en prendre, ni d’un côté, ni de l’autre/Les riches paieront, ils doivent/ gaffe à tes ratiches/Mais on couchait pas comme maintenant, pour un oui ou pour un non/On le disait pas/ y’avait que dieu qu’était dans not’tête/ Ca faisait pas désordre au moindre tressaillement/Fesse de Bouc/Elle était belle à voir, non ?/ Elle était belle à boire…
– Hey, Fenwick, tu dis plus rien !
Regard noir, il tend le portable à Oppol qui le met en garde :

Tu restes tranquille, s’il te plait.
– Vous glace les sangs le fils de la banquise. S’il a décidé de pas parler, parlera pas !

1951 : EXTRAIT DU CAHIER DES RETOURS.

Valérian Robert.
Français de coeur, j’ai quitté ma Lorraine en 1939, au jour de l’occupation.
Les Allemands pouvaient avoir le sentiment légitime d’être revenus chez eux, leur version de l’Histoire s’avérera pourtant fausse mais au prix d’une véritable boucherie. Libre ou libéré, car j’avais l’âge d’être incorporé dans les rangs de la Wehrmacht, tant les nouveaux occupants nous regardaient avec suspicion. Le front de l’Est pour la majorité d’entre nous, puis les camps d’emprisonnement si on en réchappait. Nous paierons cher le jugement des bons français qui se sont achetés une conscience de résistants lors du débarquement des troupes alliées. Fallait-il rester les bras ballants et se faire fusiller pour refus d’obtempérer ?

Je serai fier de toi, me répétait mon père en m’embrassant, quoiqu’il arrive. « D’où tu viens, n’oublie jamais d’où tu viens, la terre qui t’a nourri… » Je le revois en 36, lors de l’avènement des congés payés, l’avait fallu le relever car il ne comprenait pas. Il maudissait cette bande de fainéants qui connaissaient pas la terre à qui t’appartiens corps et âme, et les bêtes à traire, la fatigue des récoltes, l’angoisse des orages qui couchent les blés, – Et quoi encore ? Le paysan n’est pas bourgeois, donc pas révolutionnaire, pas ouvrier non plus, donc pas socialiste… Le progrès se paye avec des crédits, faut rembourser les créanciers. CQFD : Si t’as pas une flèche, t’es expulsé. Le paysan n’a que lui sur qui compter, et le grand ordonnateur de tout ce foin, y viendra pas nous sortir de la mouise, hein, demandera plutôt qu’on se prosterne, des fois qu’on y serait responsable de not’désastre.

La colère lui montait jusqu’aux oreilles, le gardait dans des fièvres malignes, des humeurs assassines, cloué sur son lit, se tordant en tous sens, mouillant draps, linges, taies d’oreiller. C’était le monde qu’avait décidé sa perte.

J’avais l’idée de découvrir la capitale, mais l’heure n’était pas aux réjouissances. Manger, chercher du travail, donc transpirer pour l’ennemi. Un énorme chantier se profilait sur les rivages de l’Atlantique. Un mur de béton qui se devait d’être infranchissable. J’y suis allé. Je me suis acheté, non une conduite, mais de faux papiers.
Natif dorénavant de Bretagne, des environs de Lorient. Toutefois il ne restait rien de cette ville après les incessants bombardements alliés sensés mettre un terme à l’activité de la base sous-marine. J’ai été embauché par les entreprises locales. Peu habitué au climat humide, je me réchauffais les os avec l’alcool de mirabelle glissé dans ma besace par ma mère, femme prévoyante et aimante. De fait l’accident est bêtement survenu. On s’est adressé à moi en breton, j’ai répondu en platt, j’ai eu peur d’être pris pour un espion, un sale collabo à l’accent de l’est, un boche mal dégrossi… J’ai perdu contenance, glissé de l’échafaudage, tête la première…

Après un séjour sans gloire à l’hôpital, je me suis débarrassé de mes faux papiers, de mon permis de travailler, vendus pour presque rien à un type recherché pour de menus larcins. J’ai suivi une bande de jeunes qui voulaient en découdre avec l’occupant, cherchant par tous les moyens à intégrer les forces de libération sous la férule d’un général en exil. Tous volontaires pour laver l’affront de la débâcle. Personnellement, je n’étais pas
plus revanchard qu’un autre. Quand on ne peut pas rentrer chez soi, la seule option restante est d’aller de l’avant, alors j’ai suivi la bande, direction Londres, via les flots sur une embarcation de fortune. C’était la première fois que je m’engageais sur une surface autre que la terre ferme. Je pissais de trouille. Pour ne pas me démonter, j’ai bu comme un forcené. Avec méthode, verre après verre. J’avais en tête l’image de mon père sur son tracteur. Sillon après sillon. Je me suis vite détendu.
Ivre mort, mes camarades m’ont jeté au fond de la barcasse, une couverture toute humide sur mon corps transi. Un vulgaire sac.
La suite est beaucoup plus floue. Je ne saurai jamais ce qui s’est passé. Probablement une embardée due au passage d’un navire. A mon réveil, je me suis retrouvé seul, ils avaient tous disparu, éjectés par-dessus bord…
Incapable de décider d’une direction à suivre, novice dans l’art de naviguer ( il n’y avait d’ailleurs plus de rames, mais de la nourriture oui, et des gourdes à noyer un soiffard) j’ai décidé de m’en remettre aux mains de mon ange gardien. Ainsi je dérivai jusqu’à la banquise, bientôt recueilli par le peuple des glaces.

Repas des anciens à Schneckenbusch. Noël en liesse . Décembre 2020.
Patiemment Fenwick attend le départ des bois-sans-soif. Avec un soupir de soulagement, son ami Oppol s’affale à ses côtés.
– Dis-voir, tu ne m’as jamais dit pourquoi on t’avait donné ce prénom « Fenwick »
– C’est ma mère qui au passage d’une des multiples expéditions d’exploration du continent blanc, et à la vue des chenillards a décidé de m’appeler ainsi. Chez nous on change de nom plusieurs fois dans son existence. Une marque commerciale. Quelle gloire ! J’ai hérité de sa passion pour les engins mécaniques. Une femme pleine de paradoxes.
– Et l’autre femme de ton père, Marie-berthe ?
– Je suis le fils qu’elle n’a pas pu lui donner. Elle m’a tout de suite accepté. Un amour partagé.

L’intelligence du coeur et de la raison. Le même processus à l’œuvre dans les meutes de loups.
L’attention de tous portée sur la survie du groupe. Que les terres de la ferme soient transmises à un héritier mâle.

1951 : EXTRAIT DU CAHIER DES RETOURS.

Valérian Robert.
Les débuts ne furent pas faciles. Pour me faire accepter, j’ai dessiné des signes sur la neige, les lettres de l’alphabet. Ils ont rigolé, se sont moqués de moi.

– Tu passes ton temps à vouloir nous expliquer ce que vous refusez d’admettre par l’expérience.

, en m’affirmant que l’origine et la fin étaient inscrits dans le cours de nos existences. N’était-ce pas une différence fondamentale et suffisante pour accepter de vivre ?
Nous vivons ce que nous pensons.
Je n’avais plus qu’à me laisser aller. Glisser, courir, plonger, nager, sans fin. Protégé par la graisse de phoque, je devenais mi-homme mi bête .
L’animal vient à toi, il t’offre sa vie, mais s’il te sent perturbé par des esprits malins, il te fuira. Le sacrifice de sa vie t’exige aussi transparent que l’air que tu respires. Travaillé dans un os de phoque, le couteau sort de son fourreau, suit la mise à mort, érotique car elle saisit tout ton être. Tu lécheras le sang goutté sur la neige. A l’opposé, la pratique de pêche des « blancs-de-peau » est une insulte faite au peuple des banquises. En épuisant les réserves des fonds marins, ils forcent les habitants à connaître la faim. Ils les condamnent à errer dans un monde sans ressources. Comme le phoque qui ne trouve plus son trou d’air, la folie nous guette.
Tenter vainement de reprendre sa respiration ? Les igloos ouverts à tous les vents, le peuple en fuite.
Pressentiments macabres. Éclairé par la science d’Anulkik, je voyage dans l’être du monde. Le ciel est sombre.
Mes contemporains passent leur temps à construire des maisons à angle droit, alors que nous les Inuit avons épousé la courbe de l’horizon. Leurs pensées se réfugient dans les coins. Elles se pressent chaque nuit un peu plus nombreuses, les observent, les scrutent, finissent par se liguer contre eux. Munis de balais, ils leurs font la chasse. Peine perdue, elles se révoltent, magiciennes en diable et parfois sorcières qui donnent naissance à des monstres qui conquièrent sa maigre raison. Pour l’européen que je reste, l’esprit du vent rend fou celui qui tente de le soumettre. Toute chose animée est enfantée par lui. L’air qui te nourrit est une chanson d’enfance qui arpente l’immensité blanche comme un bien partagé., un espace de liberté, une page vierge offerte à chacun…

Repas des anciens à Schneckenbusch. Noël en liesse . Décembre 2020.
Mais tu n’as pas l’impression d’avoir trahi ton monde en refusant de cultiver, demande Oppol .
– Certes, c’est un retour à l’ensauvagement des terres de mes ancêtres, mais je n’ai pas vendu. Je n’ai jamais fait la promesse d’exploiter la terre. De la garder, oui.
– Tu n’as jamais voulu accompagner ton père quand il repartait là-haut pour voir ta mère ?
– Elle me visitait chaque nuit, répond Fenwick en se fendant d’un large sourire.
– Mais c’est cruel d’abandonner son enfant.
– A une femme qui ne pouvait pas en avoir ? C’est courageux, tu veux dire. Quelle confiance en la vie ! Et de cette foutue vie, j’ai fait comme j’ai pu. On m’a débauché pour être l’attraction folklorique au Zoo d’Amnéville. Le truc que personne ne voulait manquer, la caution de la bonne conscience pour alerter des dérèglements climatiques, embauché comme intermittent du spectacle, la totale !

Fenwick l’Inuit au milieu des phoques et du seul ours blanc, qu’on a jamais vu vieillir vu qu’il a toujours eu le poil blanc.. J’ai ramassé un bon paquet. Aujourd’hui j’organise des sessions de survie en milieu hostile. Comment construire un abri, se repérer aux étoiles… J’anime des soirées, j’interviens dans les bibliothèques. Récital des poèmes de la Banquise. Evidemment le dernier voyage de mon père en Arctique, son non-retour laisse planer le doute. Comme tous les navigateurs disparus en mer. On s’attend à le voir réapparaître d’un instant à l’autre.
– Bon, t’es prêt pour une dernière ?
– Allez va, si c’est pour le département de la Moselle. Expulsé de toujours !!!!!!!,
– Ok, silence, on tourne !
– Allez, ON ENVOIE LA MER !!!!!!!!!!!!

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